Les escanneurs de piades

Les Calanquais racontent

C’est vers le XIVe siècle que l’on trouve les premières traces officielles du hameau d’Ensuès. Il apparaît dans les textes, lors du rattachement de la Provence au Royaume de France. Il était alors peuplé par des bergers venant de la vallée de l’Ubaye, conséquence directe de la transhumance. Ils s’établissent à la croisée des chemins qui mènent des rives de l’étang de Berre à la mer. Pendant plus de quatre cents ans, les habitants du petit hameau vivent principalement du travail de la colline (coupe des pins, transport du bois), du travail des champs (culture de l'amandier, de l’olivier, des vignes), de l’élevage (chèvres, porcs), ainsi que du travail de la mer (pêche).

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Les Escanneurs de piades
 

 

Si aujourd’hui on vole tout, ou à peu près tout, qu’il faille se barricader, s’enfermer, mettre sous clés et à double verrous, et ne rien laisser traîner, j’ai connu un temps, il y a une cinquantaine d’années, ou les seuls vols qui se perpétuaient à la calanque étaient « le vol des piades ». Ou plutôt on ne les volait pas on les « escannait », c’est différent ! Autant voler est mal, répréhensible et demeure le lot des voyous et des voleurs, autant « escanner » c’est emprunter sans le dire à celui à qui on emprunte, en sachant très bien qu’on ne lui rendra rien. C’est plus subtil, plus honorable, et puis si on est pris la main dans le sac, on pourra toujours dire : « Je t’ai pris deux ou trois  piades  (en fait deux douzaines !) et je te les rendrai demain! »
Lorsque j’étais petit et que ma grand mère m’envoyait faire les courses, je ne rendais presque jamais la monnaie et ma grand mère disait : « Mon petit fils m’a encore  « escanné » la monnaie des commissions !».


A cette époque, pour pêcher on utilisait des esches et des « piadons » pour la pêche du bord et à la soupe, et les piades pour la pêche en bateau des poissons plus gros (pageots, galinettes, etc.) Chaque pêcheur avait sa réserve personnelle, son vivier, fermé par un cadenas gros comme la main, digne des fermetures de coffres de la Société Générale ou de la BNP. Les serrures des maisons, paradoxalement, étaient plus sommaires! Jamais il n’y avait effraction : les cadenas étaient délicatement ouverts, et aussi délicatement refermés. Les piades disparaissaient comme par magie! Il y avait alors ceux qui achetaient les piades et ceux qui les « escannaient ».

Les « escanneurs » étaient connus de tous, et chacun avait ses habitudes, sans doute à cause des cadenas qu’ils connaissaient bien à force. Imaginez un instant : le vendredi soir, fébrilement, en montant de Marseille, vous vous arrêtez à l’Estaque pour acheter cinq ou six douzaines de « piades » que vous aviez préalablement fait réserver, arrivé à la Madrague vous déposiez presque amoureusement dans le vivier les piades achetés en ayant déjà à l’esprit les poissons que vous alliez ramener... Puis le lendemain matin, généralement avec un ami ou deux, vers cinq heures et demi ou six heures, vous descendiez à la calanque. Tout était prêt, « banaste », palangrottes , hameçons, mouillage du bateau, déjeuner (pain, saucisson, vin rosé) vous vous approchiez du vivier et avec la clé vous ouvriez le cadenas, et là stupéfaction : il ne restait plus que cinq ou six piades, les autres envolées, disparues... Adieu, pêche, déjeuner, poissons!

 

La colère passée, cela ne nous empêchait pas vers midi de boire le pastis avec celui dont on dirait dans un jury d’assise, que vous aviez l’intime conviction qu’il était « l’escanneur ». J’ai une pensée émue pour tous ces « escanneurs de piades», aujourd’hui disparus, que je connaissais et que tout le monde connaissait, et si aujourd’hui il en reste un ou deux qui lisent ces quelques lignes qu’ils sachent qu’ils sont pardonnés !

Maurice BORSA

Petit lexique :

Piade : bernard-l’ermite
Banaste: Grand panier. Sens figuré : gros et grand avec exagération.
Escanner : Etouffer, épuiser

 

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